Musiques religieuses afro-bahianaises – « Je ne pourrais croire qu’en un Dieu qui sache danser »

Folk music of brazil

On parle des racines de la musique brésilienne, comme de quelque chose de vague et légendaire, perdu dans les limbes mythologiques du passé. Certains disques nous permettent pourtant de les approcher de très près. Parmi eux, Folk Music of Brazil, qui documente les chants religieux afro-bahianais. Le disque est enregistré entre 1941 et 1943 par l’anthropologue américain Melville Herskovits, A cette époque, l’ethnographie du Brésil est en plein essor. La Missão de Pesquisas Folclórica de Mario de Andrade vient de publier des enregistrements pionniers des  musiques dites « folkloriques ». Claude Levi-Strauss et sa femme terminent leurs premières missions auprès des indiens du Mato Grosso et de l’Amazonie. Mais c’est Bahia qui fascine le plus, comme en témoignent les travaux d’Herskovits, Frazier et Dow Turner mais aussi ceux des Français Roger Bastide et Pierre Verger, qui se plongent avec passion dans les cultes afro-brésiliens jusqu’à devenir eux même initiés.

Bahia-Mae Menininha and Candomble priestesses

Mãe Menininha (au centre) et ses prêtresses Salvador, Bahia,  dans le terreiro Ilé Axé Yá Masse (1940-41).

Bahia a en effet une place à part dans l’histoire du Brésil, C’est en son port de São Salvador que fut débarquée une grande partie des 3,6 millions d’Africains déportés au Brésil. La traite négrière dura jusqu’en 1850 et l’esclavage jusqu’en en 1888, ce qui fait du Brésil le dernier pays d’Amérique à l’abolir.  Les esclaves venaient de peuples différents tels que les Ga-Adangbe, Yoruba, Igbo, Fon, Ashanti, Ewe ou Mandinka. Les négriers les mélangeaient afin de prévenir les rebellions d’esclaves, ce qui n’empêcha pas les révoltes et même la formation de quilombos qui allaient pour certaines tenir tête à l’empire portugais.

Ces mélanges entre peuples africains, leur adaptation à leur condition d’esclave déraciné et bien sûr les contacts avec les euro-brésiliens allait donner naissance à une culture afro-brésilienne distincte. Sa fascette la plus fascinante est sans doute le culte des orixás d’origine Yoruba (actuel Nigeria). On le retrouve au Brésil sous différents noms et formes qui varient selon les régions et dont le plus connu est le candomblé. Cette religion a exercé une grande fascination sur les ethnologues étrangers dont Melville Herskovits qui y voyait un témoignage de la continuité entre l’Afrique et le Brésil Noir, mais également le résultat de l’acculturation dont il se fera le théoricien.

José Medeiros, As Noivas dos deuses sanguinarios, 1951

José Medeiros, As Noivas dos deuses sanguinarios, 1951

En tant que mélomane, le candomblé n’est pas moins fascinant. Car si la grande musique touche souvent au sacré, c’est encore plus vrai pour le candomblé. A chaque orixá est associé des chants, des rythmes et des pas de danse, qui différent selon les naçãos de candomblé (les « Nations »). Le climax de la cérémonie a lieu, quand, au son des tambours sacrés (les atabaques), l’orixá descend et possède l’initié qui entre alors en transe.

Ce sont ces chants enregistrés directement au sein de terreiros, et communément désignés comme des macumbas ou pontos de candomblé que nous donnent à entendre Melville Herskovits. Malheureusement, comme c’est trop souvent le cas chez les ethnologues, il ne donne aucune information sur les musiciens et chanteurs et se contente d’indiquer la nation du terreiro (ketu, jeje… ) et l’orixá auquel est dédié le morceau (Yemanja, Oxum, Nana…). Il s’agit néanmoins d’un disque d’une grande valeur historique, compte-tenu de la rareté à cette époque des enregistrements de musique de candomblé.

Tout au long de l’histoire de la musique brésilienne, le candomblé fait figure de source où chaque génération de musiciens est venue s’abreuver: les pionniers de la samba de Rio de Janeiro eux mêmes descendants de Bahianais, en passant par les Bahianais eux mêmes comme Dorival Caymmi jusqu’aujourd’hui avec l’avant-garde de São Paulo comme Metá Metá. Pourtant, au delà de cet intérêt historique, il s’agit surtout de chants puissants et envoûteurs, qui doivent être écoutés comme tels. Sans doute de prime abord difficiles d’accès pour qui est habitué à la musique polie des studios, ils se révèlent d’une beauté âpre mais abrasive pour qui saura les écouter.

Folk Music of Brazil – Afro-Bahian Religious songs edited by Melville J Herskovits and Frances S. Herkovits (enregistrés en 1941/1942 et publiés en 1947).

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