João Gilberto – Le promeneur

EuSeiQueVouTeAmarIl y a les voyageurs jamais rassasiés, à la recherche de nouveauté et d’exotisme. Et ceux qui préfèrent les promenades, redécouvrir les endroits connus et aimés avec un autre regard, sous une lumière différente. João Gilberto est connu pour être un casanier extrême, ne sortant presque jamais de son appartement de Lebon à Rio de Janeiro, et toujours à la tombée de la nuit. Pourtant, sa carrière est bien celle d’un promeneur, jouant inlassablement les mêmes chansons depuis près de cinquante ans. L’album live Eu sei que vou te amar, enregistré à Sao Paulo en 1994 est l’une de ses balades en terrain connu, peut-être sa plus belle.

Ce disque appartient à la dernière période musicale du co-créateur de la bossa nova. Sa légendaire exigence musicale confine presque à l’autisme: il exige qu’on coupe la climatisation dans les salles de concert ou quitte la scène s’il s’estime insatisfait de l’acoustique de la salle. Cette période est aussi celle où João Gilberto se fait plus rare, trop rare diront les fans. Après son retour au Brésil en 1979, il ne sort que trois disques studios. Brasil en 1981, où le maître s’entoure de ses disciples bahianais, Maria Bethania, Gilberto Gil et Caetano Veloso ; João en 1991 où pour la première fois il ne chante aucune chanson d’Antônio Carlos Jobim mais s’essaie à l’italien et au français ; et enfin João Voz e Violão en 2000 où il joue seul.

6.9_Joao_GilbertoCette parcimonie est heureusement compensée par des captations lives dont Eu sei que vou te amar. Comme sur les deux autres concerts publiés en disque, de Montreux (1986) et Tokyo (2002), João Gilberto interprète les morceaux de ses auteurs-compositeurs préférés, au premier rang desquels la paire Tom Jobim/Vinicius de Moraes (Eu Sei Que Vou Te Amar, Fotografia, Desafinado, Corcovado, Chega de Saudade,  O Amor Em Paz) et le grand bahianais Dorival Caymmi (Rosa, La Vem a Baiana, Você Não Sabe Amar,Se é por falta de adeus). Il interprète aussi d’autres compositeurs qu’il affectionne, Haroldo Barbosa (Pra Que Discuitir Com Madame) et Ary Barroso (Isto aqui, o que é?). Sa fidélité est exemplaire car il s’agit des principaux compositeurs qu’on retrouvait déjà dans ses premiers LP  et qu’il n’a cessé de chanter toute sa carrière durant.

Désormais un vieux Monsieur, João Gilberto ne fait pas semblant d’être à la page. Il ne prétend pas être ce qu’il n’est pas, mais sans non plus abdiquer toute ambition artistique et se contenter de radoter ses tubes. Comme Cartola, Nelson Cavaquinho ou Paulo Vanzolini sa grandeur vient de ce que, débarrassé de toute vanité, le musicien jette un regard en arrière sur la vie, pour ne garder que l’essentiel. Non pas ses grands succès, mais plutôt les chansons qui valent toujours la peine d’être chantés même après plusieurs décennies, chansons elles-mêmes débarrassées de toutes fioritures.

Ainsi, bien qu’il joue son ancien répertoire, João Gilberto ne radote ni se répète. A chacune de ses interprétations, il approfondit et allège son art. Désormais seul avec sa guitare, il est arrivé à un point où chaque note, chaque syllabe, chaque respiration atteint la perfection. Il ne s’agit pas d’une perfection technique mortifère et stérile d’un vulgaire guitar hero, rapide, régulier et chiant comme un métronome. Au contraire, Gilberto joue entre les rythmes, chante en léger décalage avec sa merveilleuse guitare. Il habite le silence. Il parvient à ce chant qui lui est propre, qui donne l’apparence de ne pas être chanté et fait oublier la richesse des mélodies qui paraissent être naturelles, évidentes. Il concrétise ce que Maria Bethânia, sans doute la plus grande chanteuse du Brésil disait de lui, « Il joue, il chante, sans s’arrêter, jour et nuit, João Gilberto simplement est musique ». 

João Gilberto – Ao Vivo (São Paulo) / Eu Sei que vou te amar (Epic, 1994). En écoute sur spotify et youtube.

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