Native Brazilian Music – Un Gringo à Rio

native brazilian music leopold stokowski

Pochette originale de l’édition américaine de 1942

Nous sommes en 1940. Les États-Unis ne sont pas encore entrés en guerre contre l’Allemagne mais cherchent à obtenir les bonnes grâces de leurs voisins sud-américains tentés par le nazisme. Dans le cadre de cette doctrine du « bon voisinage », le gouvernement américain envoie une série d’artistes au Brésil. Orson Welles réalise un film sur le carnaval ; Walt Disney s’inspire du malandro de Rio de Janeiro pour créer le personnage Zé Carioca, popularisant par la même occasion le morceau Aquarela do Brazil d’Ary Barroso. Mais celui qui nous intéresse aujourd’hui est Leopold Stokowski.

Leopold Stokowski est à l’époque un chef d’orchestre star. Il a dirigé l’orchestre de Philadelphie, le All-American Youth Orchestra, Fantasia de Walt Disney et..  est l’amant de Greta Garbo. A sa demande, il est chargé par le gouvernement américain de donner une série de concerts en Amérique du Sud. Pour sa première étape, son paquebot S.S. Uruguay s’arrête à Rio de Janeiro. Stokowski en profite pour enregistrer de la musique brésilienne avec l’idée de la faire découvrir au public américain. Il charge le grand compositeur Heitor Villa-Lobos de rassembler des musiciens brésiliens les plus « authentiques ». Il a choisi le bon guide car si Villa-Lobos vient de la musique savante, il est passionné de musique populaire brésilienne dont il a d’ailleurs nourrit son œuvre. Il demande de l’aide au sambiste Donga et convie les meilleurs musiciens de Rio de Janeiro. Et le le 7 août 1940, ce sont bien les meilleurs musiciens qui sont réunis sur le paquebot Uruguay pour un enregistrement historique, sans galvauder le mot.

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Villa-Lobos présente Donga à Stokowski (1940)

On retrouve trois des figures légendaires de la samba et du choro. Le guitariste Donga, le premier à avoir enregistré une samba en 1917 ; João da Baiana, l’introducteur du pandeiro dans la samba  et le plus grand compositeur de choro et flûtiste de génie Pixinguinha. Le trio se partage une bonne partie des compositions enregistrées ce soir là, avec des sambas bien sûr (Pelo Telefone, Ranchinho Desfeito), mais également des styles moins connus comme un maracatu (Zé Barbino), une corima (Cantiga de Festa) et une macumba de carnaval (Que Quere Que Quê). La plupart de ces morceaux sont interprétés par le chanteur Zé da Zilda, dit Ze com Fome, de l’école de Mangueira, accompagné par le Conjunto regional de Donga, avec Pixinguinha à la flûte.

Cette équipe de rêve ne s’arrête pas là puisqu’on peut aussi compter sur la présence de l’immense clarinettiste Luiz Americano qui joue le seul choro du disque, l’enlevé Tocando pra Você de sa composition. Zé Espinguela, une autre figure fondatrice de la samba, inventeur de la compétition entre écoles de samba, rappelle qu’il est aussi père-de-saint de candomblé, le culte afro-brésilien longtemps persécuté. Il enregistre deux macumbas en hommage aux orixas Oxóssi et Iansã, qui témoignent du lien organique entre samba et ses racines afro-brésiliennes.

La musique d’inspiration nordestine populaire à Rio de Janeiro n’est pas oubliée avec des emboladas, interprétées par le fameux duo Jararaca et Ratiho (Sapo no Saco, Bambo do Bambu). L’album contient enfin deux morceaux d’inspiration amérindienne, chantées par l’Orfeão Villa-Lobo sur des arrangements d’Heitor Villa-Lobos lui-même ; deux morceaux qui tranchent assez nettement avec le reste de l’album (Teiru/Nozani-Ná, Canidé Ioune).

Mais la plus belle pépite du disque est signée Cartola, le plus grand compositeur-interprète de samba, et fondateur de l’école de Mangueira. Sur Quem Me Vê Sorrindo, il est justement accompagné par la batterie et les chœurs de Mangueira. Un morceau précieux puisqu’il s’agit de son premier enregistrement, lui qui devra attendre 25 ans pour enregistrer à nouveau.

Joao da baiana

João da Baiana

La plupart de ces compositeurs et musiciens peuvent prétendre au titre de créateurs de la samba moderne. Un genre qu’ils ont hissé dans les années 30 au rang de la première musique populaire brésilienne nationale, sans toujours en récolter les fruits. Ils ne le savent pas, mais la samba s’apprête à refluer, les entrainant dans une longue traversée du désert. Aussi, cette soirée du 7 août 1940 apparait rétrospectivement comme le chant du cygne de ce premier âge d’or de la samba.

Comme s’ils le savaient, les musiciens se relaient toute la nuit dans le studio installé dans le paquebot et enregistrent près de 40 morceaux. Les techniciens de studio américains découvrent pour la première fois ces musiques et se laissent sans doute guider par les musiciens. Stokowski lui-même serait allé se coucher à trois heures du matin, alors que les musiciens continuent jusqu’au petit matin. C’est quelque part ce désintérêt des Américains qui fait que l’album est ce qu’il est. Pour une fois, les musiciens ont carte blanche. Ils jouent ce qu’ils veulent, et comme ils l’entendent. Ils ne s’encombrent pas des arrangements orchestraux ni des chanteurs imposés par les studios cariocas de l’époque, et s’aventurent même à jouer des macumbas,à mille lieux du goût policé des radios.

Native brazilian music 1987

Pochette de la réédition brésilienne de Native Brazilian Music de 1987 – gentillement envoyée  par Tristan Rousseau

Passé la soirée, l’intérêt « touristique » des Américains, le label Columbia en tête, révèle ses mauvais côté. Le disque est lancé aux États-Unis en 1942 sous le titre Native Brazilian music, mais avec seulement 16 pistes sur les 40 enregistrées. Les interprètes ne sont pas crédités et seuls trois noms ne sont pas écorchés. Le disque n’est même pas lancé au Brésil et les exemplaires en circulation se compteront pendant des décennies sur les doigts d’une main. A quelques exceptions près, les musiciens, qui d’ailleurs n’ont pas été payés, n’ont jamais pu écouter leurs enregistrements. L’album sort finalement au Brésil en 1987, à l’occasion d’une réédition en vinyle effectuée à partir des 78 tours de l’édition de 1942, mais n’a toujours pas été réédité en CD.

Depuis 1940 et la curiosité naïve de Stokoswki, la bossa nova est passée par là, et beaucoup de gringos se sont pris de passion pour la musique brésilienne. Parmi eux, Daniella Thompson a effectué un impressionnant et passionnant travail de recherche sur Native Brazilian Music. Ce travail, dont s’inspire le présent article, lui a permis d’identifier les morceaux enregistrés dans la soirée du 7 aout 1940 mais jamais publiés. Cerise sur le gâteau, elle a découvert que pour huit d’entre eux, les matrices ont été préservées, avec trois morceaux de Cartola et quatre de Pixinguinha et Donga!

Récemment, un conglomérat de labels musicaux américains a créé Legacy Recording pour s’occuper de leurs archives. Il propose de mettre en ligne des disques introuvables de leurs catalogues, si des auditeurs manifestent leur intérêt. Daniella Thompson a répondu présent et a lancé une requête pour la réédition de Native Brazilian music, avec les huit morceaux inédits. A vous de cliquer!

V/A – Native Brazilian Music (Columbia, 1942).

(NB: il manque deux titres du lecteur soundcloud mais l’album peut être téléchargé au lien suivant).

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