Chico Science et Nação Zumbi – La Révolution des hommes-crabes

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A l’heure où nous écrivons cet article, des habitants de Recife se mobilisent sous le mot d’ordre « Ocupe Estelita » contre la transformation d’anciens entrepôts ferroviaires du centre ville en une douzaine de grattes-ciel et centres commerciaux. Mombojó, Otto, Lirinha, Alessandra Leão, Siba et de nombreux autres musiciens soutiennent la contestation sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas un hasard si tous sont les héritiers, et pour certains les vétérans, du mouvement mangue-bit.

Le mangue-bit avait en effet comme projet de réveiller Recife, comme cela est annoncé dans le fameux « manifeste des hommes-crabes » rédigé en 1992 par Chico Science et Fred04 (Mundo Livre S/A). Recife y est décrite comme une des villes les plus sinistrées et violentes du monde mais porteuse d’une immense richesse, à l’image de l’écosystème de mangroves (mangue) sur laquelle elle est construite.

Deux ans plus, tard Chico Science & Nação Zumbi publient l’album fondateur du mangue-bit, Da Lama ao Caos, la même année que Samba Esquema Noise de Mundo Livre S/.A. A l’époque, Chico Science a déjà expérimenté de nombreux styles anglo-saxons « alternatifs », dans un groupe de danse hip hop au début des années 1980 puis comme membre des groupes Orla Orbe et Loustal entre soul, ska, funk et hip hop. Surtout, il a créé avec Jorge du Peixe et Dr. Mabuse  le Bom Tom Rádio qui mélange dub, jungle et psychédélisme, et hip hop, tendance Afrika Bambataa.

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Mais à quoi bon cet éclectisme rythmique si c’est pour snober les musiques qui sont jouées juste à côté ?  C’est ce que ce dit Chico Science quand il s’acoquine en 1991 avec le bloco afro Lamento Negro, un groupe de maracatu, la musique percussive emblématique des carnavals de Recife et d’Olinda. Bom Tom Rádio et Lamento Negro fusionnent pour donner naissance à Nação Zumbi. Le nom souligne les deux influences du groupe, américaine et brésilienne, en faisant référence à la Zulu Nation du rappeur new-yorkais Afrika Bambataa et à Zumbi, le légendaire chef des esclaves affranchis de Palmares.

Nação Zumbi n’est pas le premier à jouer du rock avec l’accent du Pernambuco. Les premières tentatives remontent aux années 1970 avec Alcéu Valença ou Ave Sangria, mais le groupe de Chico Science réactive cette démarche tropicaliste et l’inscrit en plein cœur des années 90. Difficile de faire plus années 90 que ce rock énervé et engagé, inspiré de la fusion, ce funk-metal mâtiné de rap de Rage Against the Machine ou des Red Hot Chili Peppers. On retrouve chez Nação Zumbi les mêmes gros riffs de guitare, les mêmes rythmiques lourdes et ce même chant scandé, qui inspireront à Rio de Janeiro les Mulheres Q Dizem Sim.

Chico Science veut « fusionner » les styles, expérimenter de nouveaux rythmes. C’est cette démarche de fusion qu’on retrouve dans Samba Makossa, qui cite l’afrobeat de Fela Kuti et Manu Dibango ou cette tentative de dialogue entre coco brésilien et dub jamaïcain sur le titre Coco Dub. Et c’est bien sûr elle qui le conduit à intégrer un ensemble de tambours alfaias, véritable signature du groupe. Sa tentative de rénovation du rock international par une incorporation du local est curieusement très proche de ce que tentait le rock alternatif français à la même époque (Pigalle, Négresses Vertes, Mano Negra…).

ment_science Da Lama ao Caos  incarne à tel point les années 90 qu’il est comme prisonnier de cette décennie. Si certains albums sont intemporels, d’autres comme Da Lama ao Caos savent incarner une époque. C’est déjà pas mal mais aussi un peu triste de se rendre compte qu’un album aussi culte a moins bien vieilli que son souvenir. Un peu comme la découverte dix ans après de photos facebook décevantes de béguins du lycée.

Ce côté daté de Da Lama ao Caos ne peut être attribué seulement à la production mollassonne de Liminha, le producteur de tous les gros groupes de rock brésilien des années 80 (Os Paralamas do Sucesso, Ira!, Titãs, Ultraje e Rigor). Confirmé par l’album suivant Afrociberdelia, ce défaut révèle les limites du songwriting de Chico Science dont les compositions portées par son énergie et sa sincérité brillaient plus en concert que dans le confinement d’un studio. Un défaut peut-être de jeunesse que ne pourra pas corriger Chico Science, puisqu’il décède dans un accident de voiture en 1997, emportant avec lui sa légende précoce.

Malgré ces réserves, Chico Science et Nação Zumbi, restent bien l’étincelle du manguebeat. Un mouvement comme n’en aura peu connu le Brésil, et parti qui plus est d’une ville de province bien loin de l’axe São Paulo – Rio de Janeiro, pourvoyeur habituel des nouvelles tendances. Un mouvement qui n’était pas réuni par un son commun, bien au contraire et c’est ce qui fait toute sa richesse, mais par une même démarche qui doit tout à Chico Science. Celle d’utiliser la richesse musicale locale sans régionalisme ni folklore, celle d’embrasser en un même geste le passé et le futur, l’endémique et le cosmopolite. Une démarche qui nourrit encore la scène indépendante du Pernambuco, une des plus passionnantes du Brésil. Vingt ans après leur arrivée, les hommes-crabes font toujours partie du paysage.

Chico Science & Nação Zumbi – Da Lama ao Caos. Sony/Chaos, 1994.

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