Pixinguinha – le génie du choro

pixinguinha benedito lacerda

« Si vous avez quinze tomes pour parler de la musique brésilienne, c’est certain que c’est peu. Mais si vous disposez à peine de l’espace d’un mot alors, alors tout n’est pas perdu: Écrivez vite: Pixinguinha« . Cette phrase d’Ary Vasconcelos est citée partout mais elle est si bien tournée que je ne peux m’empêcher de la reprendre aussi pour évoquer le génie du choro.

Le choro est le genre instrumental issu de l’appropriation brésilienne des musiques de danse européennes : mazurka, valse, scottish et surtout polka. Quand Pixinguinha naît à Rio de Janeiro en 1897, le genre existe depuis déjà plusieurs décennies, porté par des compositeurs comme Ernesto Nazareth ou Chiquinha Gonzaga. L’empreinte de Pixinguinha sur le choro est pourtant si marquante que la date de la Journée nationale du choro a été choisie en hommage au jour de sa naissance.

C’est que Pixinguinha a plus que révolutionné le choro, il l’a réinventé. Premier chambardement, quand jeune adolescent, il promène sa flûte dans les rodas de choro, ébouriffant de fraicheur et d’insouciance au milieu de ses ainés. Une époque où il sèche les cours du sévère collège São Bento pour jouer partout où il est le bienvenue. Il se lie avec Donga, João da Baiana et João Pernambuco avec lesquels il écrira certaines des plus belles pages de la musique brésilienne.

pixinguinha et os batutas (formation originale vers 1919)

On le retrouve aussi chez la Tia Ciata. Cette célèbre « mère de saint » du candomblé afro-brésilien organise de grandes fêtes dans sa maison située dans le quartier dit de la « Petite-Afrique » où se concentrent alors les Noirs et Métisses arrivés de Bahia. Un lieu unique où étaient joués batuque et samba naissante portés par les percussions dans la cour, et choro avec les instruments à cordes et à vent dans le salon. Une des grandes innovations de Pixinguinha est justement de rapprocher le choro de la samba. Alors que l’orchestre de choro est habituellement composé de cavaquinho, flûte traversière et guitare parfois complété par clarinette et mandoline, il ajoute reco-reco, pandeiro et ganzá.

Pixinguinha enregistre déjà ses premières compositions dont certains deviennent des succès de carnaval. En 1918, il est appelé avec Donga pour jouer dans la salle d’attente du très chic cinéma Palais. Ensemble, ils forment pour l’occasion un nouveau groupe, les Oito Batutas composé outre de Pixinguinha à la flûte, de Donga et Raul Palmieri à la guitare, China au chant, guitare et piano, Nelson Alves au cavaquinho ,José Alves à la mandoline et au ganzá, Luis de Oliveira au bandola et au reco-reco et Jacob Palmieri au pandeiro. Le groupe interprète les premières grandes compositions de Pixinguinha âgé d’à peine 20 ans. Il tourne dans tout le Brésil et enregistre de nombreux 78 tours où s’affirme le style novateur des Batutas qui outre le choro intègre samba, maxixe, lundu, batuque et embolada.

Les Oito Batutas sont même invités en 1921 à jouer un mois à Paris. Le premier groupe brésilien avec des Noirs et Métisses à jouer hors du Brésil! Les Parisiens qui découvrent à la même époque le jazz ne se trompent pas. Ils accueillent comme il faut le groupe qui reste finalement plus de huit mois. A Paris, les Batutas incorporent certains éléments du jazz, Pixinguinha reçoit un saxophone et Donga troque sa guitare contre un banjo et ils rapportent trombone et trompette. Pour l’anecdote, le plus grand musicien parisien d’avant-guerre, Django Reinhardt, interprètera quelques années plus tard Carinhoso, le plus grand succès de Pixinguinha, bien qu’il semble qu’il ne l’ait pas enregistré. J’évoque ce détail car c’est la même sensation de liberté, de finesse et d’invention qui parcourt l’œuvre de ces deux immenses musiciens.

Mais plus que Django, s’il fallait trouver un équivalent étranger à Pixinguinha, il s’agirait plutôt de Duke Ellington. Car avant d’être un grand instrumentiste, il est un grand compositeur et un grand chef d’orchestre. C’est d’ailleurs justement comme arrangeur et chef d’orchestre qu’il est l’auteur d’une nouvelle révolution dans les années 1930.

Pixinguinha et Os Batutas (1923)

A l’époque, la samba est en plein essor. Elle conquiert le cœur des classes moyenne portée par la la radio et une nouvelle génération d’interprètes tels que Mário Reis ou Francisco Alves. Cette samba urbaine se doit d’être accompagnée par des orchestres. Mais les arrangeurs de l’époque, presque tous européens, ne comprennent pas grand-chose à cette drôle de musique syncopée. Le label RCA Victor recrute donc Pixinguinha qui est alors un des rares musiciens, peut-être même le seul, en tout cas le meilleur, à avoir cette connaissance intime de la musique populaire brésilienne tout en étant capable de diriger un orchestre et d’écrire des arrangements. Selon Sergio Cabral, Pixinguinha est rien que moins que l’inventeur de l’arrangement musical brésilien.

Si son contemporain Heitor-Villa Lobos est le compositeur brésilien de musique classique qui s’est le plus nourrit de musique populaire, il faut reconnaître que Pixinguinha a su faire au moins aussi magistralement le chemin inverse. D’ailleurs en 1940, quand le fameux chef d’orchestre Leopold Stokowsky demande à Villa-Lobos de lui présenter des musiciens brésiliens à faire découvrir aux États-Unis, il pense aussitôt Pixinguinha ainsi qu’à, Cartola, Donga, João da Baiana et quelques autres. La crème pour enregistrer ce qui allait devenir l’anthologie historique, Native Brazilian music.

pixinguinha

Les années 40 marquent pour Pixinguinha son passage au saxophone. Un changement d’instrument qui s’expliquerait par son abus d’alcool qui l’empêche de jouer de la flûte. Le saxophone est une hérésie pour nombre de puristes du choro de l’époque. Diable, un instrument de jazz ! C’est pourtant au saxo qu’il enregistre de merveilleux 78 tours durant cette décennie ; des enregistrements où le thème est joué par le flûtiste Benedito Lacerda, avec le saxophone de Pixinguinha en contrepoint.

Pixinguinha reste actif durant les décennies suivantes. Dans les années 1950, il s’illustre aux côtés de la Velha Guarda avec Almirante. Dans les années 1960 en période bossa nova, il compose la musique du film Sol sobre a Lama avec Vinícius de Moraes puis enfin lors du retour de la samba il enregistre un album testament avec João da Baiana et Clementina de Jesus (Gente da antigua).

Depuis son décès en 1973, il n’a pas dû s’écouler une année sans qu’une de ses compositions ne soient enregistrées tant son œuvre est devenue une référence incontournable, sans cesse redécouverte et toujours revisitée par chaque nouvelle génération de musiciens

Il n’est pas évident de se retrouver dans la discographie de Pixinguinha. Il a lui même enregistré de nombreuses versions des mêmes compositions sans compter les innombrables reprises par tous les grands noms de la musique brésilienne. Certains de ses LP restent inexplicablement difficilement trouvables et ses 78 tours sont éparpillés dans des compilations qui n’indiquent souvent pas l’année de l’enregistrement ; sans parler des partitions inédites retrouvées dans quelques tiroirs.

pixinguinha6-miniatura-600x343-11196

Comme points d’entrée dans cette abondante discographie, je vous ai choisi deux albums. Une compilation de morceaux enregistrées en 1918-1919 qui témoigne de la jeunesse de Pixinguinha, déjà étourdissant de modernité et de fraicheur. Et une compilation des morceaux enregistrés avec Benedito Lacerda dans les années 1940 qui rassemble la plupart de ses plus grandes compositions.

La seconde est en écoute dans le lecteur qui suit et peut être acheté sur itunes.

La première a été refusée par le site pour violation de copyright, alors que les morceaux sont dans le domaine public depuis bien longtemps. A ce sujet, Ary Vasconcelos raconte qu’il a rencontré Pixinguinha peu avant son décès, surpris de le voir vivre si pauvrement dans un petit appartement lugubre. C’est que raconta Pixinguinha, sa maison de disque  l’a bien escroqué. Par exemple, il n’a jamais touché le moindre dollar pour ses ventes à l’étranger, notamment pour son grand succès Carinhoso. Les droits restaient à l’étranger sans lui être payés, et en échange le label ne payait pas les droits des morceaux étrangers qu’il exploitait au Brésil… Sur ces bonnes paroles, voici un lien pour télécharger l’album O Jovem Pixinguinha.

2 thoughts on “Pixinguinha – le génie du choro

  1. Pingback: Clementina de Jesus – Le chainon manquant | Bonjour Samba - Une discographie idéale de musique brésilienne

  2. Pingback: Canhoto da Paraíba – Le gaucher du choro | Bonjour Samba - Une discographie idéale de musique brésilienne

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>